X
La suite prouva qu’il était beaucoup plus simple de s’allier aux hommes dragons que de permettre à cette alliance de mener leurs plans à bien. La simplicité et l’audace de la stratégie de base étaient certes à couper le souffle, mais il manquait à Sir George les moyens secrets de communication dont jouissaient ses nouveaux amis entre eux.
Ceux-ci confirmèrent ses soupçons selon lesquels Ordinateur et le bouffon/diablotin étaient capables de surprendre toute conversation humaine à bord du vaisseau, ainsi qu’à peu près partout dehors. Il ne lui était pourtant jamais venu à l’esprit que cette faculté d’Ordinateur tenait peut-être à l’implantation par le Chirurgien, dans son propre corps, d’un dispositif permettant de l’écouter, et cette seule idée, quand les hommes dragons la lui eurent exposée, suffit à lui flanquer des haut-le-cœur. Même après leurs explications, il eut le plus grand mal à comprendre ce qu’était précisément un « relais de communication émetteur-récepteur implanté au niveau moléculaire », mais cela lui devint beaucoup plus facile dès qu’on l’eut retiré des os de son crâne sans même qu’il s’en fût rendu compte.
Le même dispositif avait été implanté dans le crâne de tous les humains, ce qui expliquait comment Ordinateur pouvait contacter n’importe lequel d’entre eux ou être contacté par lui. Mais, comme Sir George et ses conseillers l’avaient déjà deviné, le lien de ces communications n’était pas parfait. Un creux assez profond ou un objet suffisamment dense et solide, tel qu’un talus de terre ou un affleurement rocheux, pouvait bloquer les « ondes radio » reliant ces implants aux systèmes de communication, à bord du vaisseau ou de ses navettes, rendant ainsi compte des points aveugles découverts par les Anglais dans leurs campements.
L’équipage du bouffon/diablotin était certes conscient de leur existence, et ses procédures standard incluaient des mesures destinées à les éliminer. Quand les Anglais étaient autorisés à établir en plein air un de leurs camps, ceux-ci, normalement, étaient consciencieusement parsemés de senseurs et d’enregistreurs. Même les zones où les « ondes radio » d’Ordinateur auraient de bonnes chances d’être bloquées étaient censément couvertes par des espions mécaniques soigneusement dissimulés, qui enregistraient tout ce qui s’y produisait jusqu’au moment où on les récupérait pour analyse.
Fort heureusement, le personnel responsable de la surveillance des conversations dûment enregistrées par ces espions était, à la longue, devenu blasé, laxiste et trop sûr de lui. Presque tous partageaient entièrement le mépris suffisant de l’avorton pour les espèces primitives et, plutôt que de perdre leur temps à s’échiner sur les jacassements de créatures aussi infâmes, ils préféraient se reposer sur Ordinateur pour faire leur boulot à leur place. Mais, à l’instar de la programmation que leurs reines imposaient aux hommes dragons sur les ordres de la guilde, les instructions qu’on donnait à Ordinateur devaient être précises et il prenait tous les ordres au pied de la lettre, encore plus que Sir George ne l’aurait imaginé. Il rapportait certes à ses maîtres tout ce qu’ils lui avaient ordonné de leur rapporter, mais uniquement cela.
Pour quelle raison exactement ? se demandait Sir George. Sa connaissance générale des systèmes informatiques, implantée dans son cerveau par l’homme dragon, lui soufflait la réponse officielle : dans la mesure où la Fédération avait prohibé le développement de véritables intelligences artificielles, le refus d’Ordinateur de retransmettre à ses maîtres la teneur des commentaires subversifs occasionnels qu’il n’avait pu manquer de remarquer, au fil des ans, dans le cours des conversations enregistrées était l’inéluctable conséquence de la limitation de ses capacités imposée par ses propres créateurs. Il ne cherchait ni à percer leurs véritables intentions ni à les mettre en pratique parce qu’on ne l’avait pas doté d’une véritable « faculté de raisonnement », ce qui le rendait à jamais incapable d’autre chose que d’une obéissance servile, à la lettre, aux ordres précis qu’il recevait.
C’était effectivement la réponse officielle, mais, à la différence des hommes dragons, Sir George avait consacré de nombreuses heures, avec l’assistance d’Ordinateur, à l’élucidation d’équations politiques, à l’échafaudage de stratégies – tant militaires que politiques –, à l’amélioration et à la simulation de tactiques sur le terrain. À de nombreuses reprises, lors de ces sessions, Ordinateur avait anticipé ses questions, ses besoins ou tout simplement ses desiderata avant même que le baron ne les formule. De surcroît, il ne s’était pas contenté de les devancer, il avait agi de son propre chef, sans en avoir reçu l’ordre direct, pour y répondre ou les satisfaire. S’il en était capable lorsqu’il travaillait avec Sir George, il aurait logiquement dû témoigner des mêmes capacités (qu’il les exerçât ou non) au service de ses maîtres et de l’équipage du vaisseau spatial. Tout cela suggérait au baron qu’il y avait sans aucun doute, dans les murailles du château du bouffon/diablotin, plus de lézards que ne le croyaient les hommes dragons.
Quelle que soit la vraie raison de cette obéissance textuelle, elle avait fortement compromis les mesures de précaution prises par l’équipage de l’avorton pour surveiller les Anglais.
Ses instructions programmées exigeaient d’Ordinateur qu’il rapportât tout signe de conspiration ou de désaffection capté par ses relais de communication, mais les dispositifs espions relevaient d’un système distinct, et personne ne l’avait jamais spécifiquement chargé d’analyser ce qu’ils enregistraient. On lui avait seulement demandé d’enregistrer et stocker ces données aux fins d’analyse ultérieure par l’équipage. Il était nécessairement instruit de la teneur de ces enregistrements, mais jamais il n’avait confié leur contenu à l’équipage, et il crevait les yeux qu’aucun des membres du personnel de surveillance n’avait jamais non plus pris la peine de procéder spontanément à une analyse indépendante des interminables heures d’enregistrement stockées dans ses banques de données. Pire de leur propre point de vue, du moins s’ils avaient pu s’en rendre compte, le mépris dans lequel ces gens tenaient les hommes dragons était encore plus souverain que celui qu’ils vouaient aux Anglais. Totalement assurés de l’impuissance et de la domestication programmée de leurs gardes, et ne se doutant absolument pas qu’il était matériellement possible aux hommes dragons de communiquer avec les humains, les gens de la guilde ne faisaient aucun effort pour leur dissimuler l’emplacement de ces dispositifs d’écoute, ni même les conclusions auxquels ils parvenaient quant aux intentions des Anglais. En conséquence, les hommes dragons avaient réussi à déterminer, à la périphérie du campement actuel, deux points inaccessibles aux liens de communication d’Ordinateur, et que les espions mécaniques d’appui disposés par l’équipage en dépit du bon sens ne couvraient pas non plus.
Autrement dit, pourvu que Sir George se montrât très prudent, il lui était possible de s’adresser à ses subordonnés là où Ordinateur ne pouvait surprendre leur conversation et où l’équipage ne se rendrait probablement pas compte qu’il les tenait. Mais ces conversations devaient être très brèves. Sans doute le baron soupçonnait-il Ordinateur de ne pas rapporter spontanément à l’avorton celles qui lui paraissaient suspectes, mais il n’osait pas tabler pour autant sur une réticence permanente de sa part. Pas plus qu’il ne pouvait se permettre le luxe de miser sur le laxisme de son personnel de chair et de sang. Quand les enjeux étaient si élevés, il ne pouvait pas prendre le risque de voir se réveiller la curiosité des membres de l’équipage officiellement responsables de la surveillance de ses hommes et de lui-même, en constatant qu’il passait soudain, d’assez louche façon, beaucoup de temps dans les angles morts que ne couvraient pas les liens de communication d’Ordinateur.
Et il ne tarda donc pas à découvrir à quel point il était malaisé de comploter une rébellion désespérée, même avec des hommes qui le connaissaient et avaient servi pendant des décennies sous ses ordres, lorsqu’il fallait procéder par bribes. Surtout quand le plan de cette cabale devait être mis au point et achevé en une douzaine de jours à peine.
Matilda venait en premier, bien entendu. Il avait d’abord craint qu’elle ne crût que son rêve n’avait été justement que cela – un rêve –, et il aurait difficilement pu l’en blâmer. Après tout, lui-même s’en était à moitié persuadé à son réveil. Mais elle s’était contentée de le fixer intensément puis de le regarder longuement droit dans les yeux, alors qu’ils se tenaient encore dans un petit creux, près de la berge, provisoirement à l’abri des oreilles indiscrètes. Puis elle avait hoché la tête.
« Je comprends, mon ami, avait-elle simplement ajouté. À qui allons-nous d’abord en parler ? »
La conviction de Matilda lui avait beaucoup simplifié la tâche. En dépit de la fréquence des périodes au cours desquelles les femmes, les enfants et elle-même étaient maintenus en stase pendant que les soldats restaient éveillés à guerroyer, tous les officiers de Sir George la savaient son véritable second, en même temps que son épouse et sa plus proche confidente et conseillère. Ils n’étaient pas habitués à recevoir directement des ordres d’elle, car, si active qu’elle soit à gérer les nombreux autres aspects de leur communauté, elle avait toujours pris soin de se tenir à l’arrière-plan lorsqu’on abordait des questions d’ordre purement militaire. Mais, à la même enseigne, ils n’avaient nullement été surpris quand elle leur avait effectivement appris qu’elle parlait au nom de son mari, et ils n’avaient élevé aucune objection.
Avec son concours, Sir George avait trouvé relativement aisé de mettre au courant ceux dont la collaboration serait essentielle à l’élaboration et l’exécution du plan. Le rôle du père Timothy était crucial, pas moins, dans la mesure où le bouffon/diablotin avait consenti, depuis le tout début, à voir en lui leur conseiller spirituel. Sans doute l’avorton tiquait-il à l’idée d’une « superstition primitive », mais il n’avait sans doute pas l’intention de l’éradiquer. De fait, à certains des commentaires qu’avait laissé échapper le « commandant », Sir George avait compris qu’il encourageait plutôt activement la foi de ses esclaves humains, au motif qu’elle les rendait probablement plus dociles. Mais le baron trouvait cela parfaitement acceptable, car le ministère du père Timothy fournissait une excellente excuse à ses allées et venues parmi ses ouailles. Cette aptitude à converser avec tous les Anglais sans éveiller de soupçons, jointe à l’acceptation de son autorité morale et religieuse par ceux auxquels il s’adressait, en faisait un comploteur d’une incommensurable valeur. Et que l’avorton et son équipage « civilisé » ne vissent en la foi qu’une espèce de superstition aussi creuse qu’inepte, à laquelle il fallait s’attendre de la part de tels primitifs, les incitait à regarder le prêtre qui la servait avec tout le mépris convenu que mérite un individu qui ne pouvait qu’être un charlatan intéressé ou un être assez stupide pour croire lui-même aux sornettes qu’il prêchait.
Rolf Graham était le deuxième plus important participant de la cabale. Le corpulent archer était devenu blanc comme un linge quand Sir George avait abordé le sujet pour la première fois, car, en dépit de toute sa haine pour le « commandant », Grayhame, surtout depuis la mort de Skinnet et davantage que la plupart des Anglais, gardait la leçon de la guilde gravée de manière indélébile dans sa mémoire. De fait, Sir George lui-même avait beaucoup contribué à la marteler, car il était plus plausible, et de loin, que les archers s’estiment mieux à même qu’un chevalier ou un homme d’armes, l’épée à la main, d’atteindre l’avorton.
Cela étant, en dépit du choc initial, Grayhame s’était vite remis et, quand Sir George lui avait exposé la part qu’il prendrait dans le plan, il avait eu un sourire vorace de furet.
« J’ai dit que c’était la seule récompense à laquelle j’aspirais réellement, pas vrai, monseigneur ? » avait déclaré l’archer d’une voix qui n’était plus guère qu’un âpre chuchotement, malgré les affirmations de Sir George certifiant qu’aucun espion n’était pour le moment placé de manière à les entendre. « Je n’affirmerai pas que la perspective de me fier à des hommes dragons me permet de dormir sur les deux oreilles, mais, pour le reste… Ptah ! » Il avait craché par terre. « Je vais en prendre le risque, monseigneur. Oh, oui, je vais en prendre le risque, sans aucun doute ! »
Avec Matilda, Timothy et Grayhame, Sir Richard formait la couche supérieure de la conspiration et, d’une certaine façon, la tâche qu’on lui avait confiée était la plus rude. Depuis la mort de Skinnet, Sir Richard était devenu le véritable lieutenant de Sir George, s’agissant des hommes d’armes tant montés qu’à pied. Dafydd Howice lui tenait lieu de sergent, surtout pour les piétons, mais c’était davantage sur Sir Richard que se reposait véritablement Sir George, et c’était donc à lui qu’avait été assignée la mission la plus complexe.
Grayhame avait uniquement besoin de recruter une douzaine environ de ses hommes pour mener sa première tâche à bien ; mais la mission de Maynton et Howice était aussi de préparer tous leurs gens, archers et hommes d’armes, au brutal combat rapproché qui ne manquerait pas de se déclarer à l’intérieur du vaisseau. Et cela sans jamais alerter l’avorton. Autrement dit, Sir Richard devrait se débrouiller pour ne prévenir qu’une infime poignée de ses propres subalternes. De fait, les seuls auxquels il s’en était ouvert en détail jusque-là, en prenant exemple sur Matilda, appartenaient à ce petit cercle qu’on avait baptisé la « Table Ronde » de Sir George, soit la douzaine de chevaliers qui leur servaient d’aides de camp et de commandants d’unité, à lui et Sir Richard. Eux et eux seuls – hormis Grayhame et ses archers triés sur le volet – connaissaient les intentions du baron.
De multiples façons, c’était l’aspect du plan qui perturbait le plus son instigateur. Il se sentait coupable de mêler (sans les en avertir) non seulement ses hommes, mais encore leurs épouses et enfants à une mutinerie qui n’aurait d’autre issue que la victoire ou la mort, mais il n’avait pas le choix en l’occurrence. Il pouvait certes se fier à la capacité de Sir Richard, Sir Anthony, Sir Bryan et des autres chevaliers qu’il avait adoubés à dissimuler leur excitation afin de ne pas trahir ce qui se préparait. Mais ce n’était pas le cas pour toute la compagnie. À chaque nouvel individu admis à participer au complot, les probabilités d’une négligence ou d’une remarque irréfléchie susceptibles de laisser transpirer le plan étaient plus que redoublées, et il ne pouvait pas se permettre de prendre ce risque, car une telle conspiration n’avait pas le droit d’échouer.
Dès lors que les dragons et Sir George eurent établi un moyen de communiquer, les extraterrestres s’adressèrent à lui toutes les nuits pendant qu’il semblait dormir d’un sommeil sans rêves au côté de sa femme, et chacune de ces conversations contribuait à conforter davantage ses propres conclusions concernant l’avorton. Quoi qu’il se fût passé entre-temps sur Terre, et en dépit de toutes les louanges dont le bouffon/diablotin couvrait le baron et ses hommes, le moment arriverait certainement où les Anglais deviendraient pour sa guilde une gêne en puissance… et, lorsque ce temps viendrait, ils mourraient tous.
Si bien que Sir George et ses officiers échafaudaient leurs plans en priant pour leur réussite.
« Bon après-midi, commandant », déclara courtoisement le baron quand le char aérien de l’avorton s’arrêta de planer devant les listes méticuleusement étalées, tandis que se rétractait le dôme du véhicule.
« Bon après-midi », pépia le bouffon/diablotin. Il s’extirpa d’une poussée de son siège douillettement ergonomique pour se redresser dans le char aérien, et Sir George retint son souffle. L’avorton avait sans doute approuvé le plan qu’il lui avait présenté, relativement à la démonstration de force qu’il comptait prodiguer aux indigènes de cette planète, mais il pouvait toujours changer d’avis au dernier moment. L’extraterrestre balaya longuement les environs de son triple regard, en inspectant les hautes rangées de sièges que les Anglais avaient dressées pour les chefs locaux. Ces sièges n’étaient guère plus que de longues perches nues, mais elles s’adaptaient relativement bien à ces êtres à trois jambes, et les chefs en question patientaient en affichant une impassibilité de barbares. Il était bien sûr exclu de déchiffrer leur humeur à l’expression de leur visage, mais leur parfaite immobilité en apprenait très long au baron.
Le bouffon/diablotin les dévisageait sans faire de commentaires, et Sir George pouvait quasiment humer la satisfaction de son « commandant ». L’extraterrestre avait accueilli avec empressement la suggestion de Sir George d’organiser une joute et une mêlée après la compétition de tir à l’arc, afin de démontrer aux indigènes la supériorité que le port de leur armure procurait aux Anglais lors d’un combat rapproché. L’idée que l’organisation de cette manifestation exigeait de Maynton et de Sir George, chefs respectifs des deux groupes concurrents, qu’ils eussent directement sous leurs ordres une force armée, réduite mais puissamment armée et cuirassée, n’avait manifestement pas traversé l’esprit de l’avorton. De toute évidence, elle n’avait pas non plus effleuré celui de la plupart des Anglais… sauf d’une poignée d’entre eux, soigneusement sélectionnés, qui avaient enfin été informés, le matin même, des intentions précises de leurs supérieurs.
« Vous avez très bien travaillé, déclara le bouffon/diablotin, et Sir George sourit d’une oreille à l’autre, tandis que l’extraterrestre descendait enfin de son char aérien.
— Merci, commandant. Il est souvent préférable – et presque toujours moins onéreux – d’inciter un ennemi à se rendre en l’effrayant plutôt qu’en triomphant de lui sur le champ de bataille.
— C’est aussi mon avis », fit l’avorton en entreprenant de gravir les marches de bois jusqu’au box que les Anglais avaient édifié spécialement pour lui. Il était rare (mais non sans précédent) qu’il quittât son char aérien pour descendre sur le terrain. Mais, cette fois, il y avait une différence. Auparavant, Sir George ignorait encore que les barrières invisibles de ses « champs de force » ne le protégeaient des contacts physiques qu’à bord de son vaisseau ou à l’intérieur de son char aérien. Maintenant, grâce aux hommes dragons, il en était informé, et son sourire s’élargit encore pendant qu’il le regardait monter.
Les six hommes dragons de sa garde personnelle le suivaient sans trahir aucune excitation, aussi impavides que d’ordinaire, et le sourire de Sir George s’évanouit lorsqu’il posa les yeux sur eux. Ils lui restaient tout aussi étranges et surnaturels, dans tous les sens du terme, mais il les voyait désormais sous un autre jour. À dire vrai, les différences internes plus subtiles qui les distinguaient des humains étaient peut-être encore plus singulières que leurs dehors, mais, à présent, ces différences lui semblaient plus intrigantes, voire excitantes, que grotesques ou repoussantes : leur sens de la collectivité, qui les incitait à dire toujours « nous » plutôt que « je » ou « moi » lorsqu’ils s’exprimaient ; le calme avec lequel ils prenaient leur incapacité à se reproduire et leur séparation inéluctable d’avec l’actuel développement de leur propre espèce et les changements qui lui étaient imposés ; leur façon d’accepter les contacts et les bouleversements ou restrictions apportés par d’autres au plus profond niveau de leur être… tout cela était totalement et véritablement étranger à Sir George. Mais ils n’étaient pas menaçants. Ils n’étaient pas… mauvais. Quelle que fût leur apparence, avait-il décidé, si différents que fussent leurs perceptions et moyens de communication et en dépit du fait qu’ils ne pouvaient être pères ni porter des enfants, c’étaient autant des « hommes », dans tous les sens essentiels de ce terme, que tous les Anglais qu’il avait connus.
De fait, ils l’étaient même beaucoup plus que la plupart, car, en suivant le petit extraterrestre trapu jusqu’à son box en haut des marches, les six dragons qui gardaient le bouffon/diablotin allaient sciemment et volontairement à la mort.
Ni Matilda ni le père Timothy n’avaient beaucoup apprécié cette partie du plan. Elle avait sans doute aussi beaucoup déplu à Grayhame, mais il en avait compris la nécessité, et Maynton ne s’y était que très légèrement opposé, comme s’il savait qu’on s’y était attendu. Si Sir George en était venu à respecter et aimer Sir Richard autant que tout autre et à se fier entièrement à lui, il s’était depuis longtemps rendu compte que le chevalier n’avait qu’une imagination très limitée. Et, en dépit de tout ce qui s’était passé, seul Sir George avait véritablement « parlé » aux dragons. Ses compagnons consentaient sans doute à le croire sur parole parce qu’il ne leur avait jamais menti, n’avait jamais trahi leur confiance durant toutes ces années de captivité, mais eux n’avaient jamais « entendu » parler les dragons. Et, parce que Maynton ne les avait jamais entendus parler, ils restaient moins qu’humains pour lui. Il continuait de les regarder, de maintes façons, comme Sir George les Hathoris : des brutes à la silhouette vaguement humaine qui, si intelligents et bien entraînés qu’ils fussent, n’en restaient pas moins des animaux.
Mais ce n’en étaient pas, et Sir George se savait désormais incapable de les voir sous ce jour, car c’étaient eux qui avaient affirmé avec insistance que leurs camarades qui escortaient l’avorton devaient mourir.
La logique était aussi simple que brutale. Si l’on parvenait à inciter le bouffon/diablotin à descendre de son char aérien pour le capturer vivant, on pourrait alors le contraindre à ordonner sa reddition au reste de l’équipage. Comme tant d’autres facettes de sa Fédération tant vantée, la chaîne de commandement de sa guilde était aussi rigide que du fer. Si leur officier supérieur leur ordonnait de se rendre, les employés de la guilde obéiraient… et le « commandant », bien qu’il fût prêt à expédier ses esclaves anglais ad patres et à massacrer les habitants de planètes « primitives », ne possédait pas une once du courage des humains ou des dragons. Une lame pressée contre sa gorge, il rengracierait.
Mais s’approcher suffisamment de lui pour le menacer de cette lame exigeait au préalable de trouver le moyen de le faire sortir des champs de force de son char aérien, puis de réussir à poster quelqu’un à portée de bras. L’organisation par Sir George de cette démonstration de force pour la gouverne des chefs indigènes avait sans doute résolu le premier problème, mais nul ne pourrait mener à bien la seconde de ces tâches tant que les gardes du bouffon/diablotin, hommes dragons et Hathoris, ne seraient pas neutralisés. Les mufles verruqueux défendraient leur maître envers et contre tout ; les hommes dragons n’auraient d’autre choix que de les imiter s’ils en recevaient l’ordre, et personne ne doutait que cet ordre serait donné s’ils ne bondissaient pas spontanément.
Ni Sir George ni ses officiers ne s’inquiétaient beaucoup des Hathoris. Du moins en rase campagne, où ils étaient certains d’anéantir les mufles verruqueux aux yeux protubérants avec leurs longbows, ou, à tout le moins, de très vite les submerger. Mais, une fois à bord du vaisseau, dans les espaces confinés de ses coursives étroites et de ses salles, ce serait bien différent, sauf si les Anglais réussissaient à s’immiscer à l’intérieur avant qu’ils ne se fussent armés et cuirassés. Les quartiers les plus étriqués favoriseraient sans doute encore les humains, plus petits et agiles, mais la conception même du vaisseau les contraindrait aussi à attaquer les Hathoris de front, sans pouvoir les prendre de flanc ni bénéficier de l’avantage de leur supériorité numérique. Dans de telles conditions, le combat corps à corps permettrait aux mufles verruqueux cuirassés et armés de haches de mettre à contribution, au maximum de leur effet, les avantages de leur taille et de leur puissance. La supériorité numérique des Anglais suffisait certes à rassurer Sir George quant à la défaite ultime des Hathoris, mais il n’était que trop conscient du prix, sanglant, que ses hommes auraient à payer.
Les dragons et leurs armes « énergétiques » étaient une tout autre paire de manches et, lors de leurs conversations avec le baron, ils s’étaient montrés implacables à cet égard : il n’était nullement exclu que les gardes personnels du bouffon/diablotin fussent en mesure de se frayer un chemin à l’aide de ces armes, au moins jusqu’au char aérien, surtout si les Anglais étaient déjà occupés avec les Hathoris ; et, une fois qu’il serait à l’abri de ses champs de force, l’avorton anéantirait impitoyablement toutes les menaces éventuelles. Autrement dit, avaient insisté les dragons, on ne pouvait prendre aucun risque. La capture du bouffon/diablotin en vie était la seule entreprise dont ils étaient certains qu’elle réussirait ; tout autre gambit coûterait certainement aux Anglais des pertes beaucoup plus sévères (au mieux) en les obligeant à s’ouvrir un chemin en combattant jusqu’au vaisseau. Les gardes personnels de l’avorton devaient donc mourir, et les dragons avaient martelé cet argument jusqu’à ce que Sir George se retrouvât contraint de s’y soumettre. Ce qui ne signifiait pas pour autant que la démarche lui plaisait.
Il regardait à présent l’avorton gagner sa place sous le dais du podium. Le « commandant » traversa la plateforme jusqu’au siège en forme de trône construit spécialement pour lui, et Sir George put presque palper physiquement la satisfaction du petit être trapu lorsqu’il regarda autour de lui. Sa position dominante, confortant son autorité sur les chefs qu’il avait convoqués, avait été le point clé de l’argumentaire de Sir George quand il lui avait suggéré cette disposition des tribunes, et le sourire du baron se fit encore plus dur et féroce en le voyant se baigner, parfaitement inconscient de sa vulnérabilité, dans sa supériorité sur les vils primitifs amassés à ses pieds dans toute leur abjecte ignominie.
L’avorton toisa encore un instant Sir George puis, d’un royal hochement de tête, ordonna le début de la démonstration, et Sir George hocha à son tour la sienne à l’intention de Rolf Grayhame.
Le capitaine des archers aboya un ordre et deux douzaines d’archers cuirassés, dont les casques et les plaques de leurs armures étincelantes avaient été lustrés pour l’occasion et les surcots aux brillantes couleurs lavés, s’avancèrent vivement vers la ligne de tir. Sir George avait regretté de ne pouvoir en convoquer un plus grand nombre, mais il avait finalement décidé qu’il n’osait pas en prendre le risque. Les vingt-quatre hommes présents suffisaient largement à la démonstration souhaitée par le « commandant ». Exiger davantage d’arcs aurait probablement éveillé les soupçons, ou du moins suscité une certaine méfiance, et le bouffon/diablotin aurait peut-être choisi de rester à l’abri dans son char aérien.
Les archers pilèrent en formation puis bandèrent aussitôt leur arc, tandis que l’avorton et les chefs indigènes rassemblés tournaient les yeux vers les cibles, éloignées d’un peu plus de cent yards. La plupart étaient de forme humaine mais quelques-unes rappelaient les autochtones de cette planète par leurs contours, et toutes n’étaient « protégées » que par le grand bouclier d’osier dont s’armaient les indigènes pour le combat. D’un modèle que les flèches des longbows transperceraient aussi aisément qu’une alêne.
Grayhame aboya un nouvel ordre et les vingt-quatre archers encochèrent leur flèche et tendirent leur arc.
« Tirez ! » cria Grayhame. Et vingt-quatre arcs furent bandés à l’unisson.
« Lâchez ! » beugla le capitaine des archers… et les vingt-quatre tireurs pivotèrent comme un seul homme sur leur talon, tandis que vingt-quatre cordes claquaient en même temps. Deux douzaines de flèches scintillant comme autant de longs frelons mortels volèrent vers le brillant soleil d’une planète étrangère puis se plantèrent dans leur cible respective avec une force dévastatrice.
Dix-huit d’entre elles étaient équipées d’une pointe létale aussi fine qu’une aiguille. À si courte portée, elles étaient même capables de perforer les plaques de la cuirasse des Hathoris, et elles frappèrent avec l’impact d’un marteau les mufles verruqueux debout sur la plateforme. Cinq rebondirent sur le côté, inoffensives, arrêtées par les cuirasses ou ricochant dessus en raison de leur angle de tir. Les treize autres firent mouche et tous les Hathoris sauf deux s’effondrèrent. Tous n’étaient pas morts, mais au moins hors de combat, du moins pour le moment.
Et il en allait de même des deux restés indemnes, car les six autres flèches avaient accompli leur œuvre mortelle. Chacune avait trouvé sa cible et s’était piquée dans le corps du « commandant », dont le vêtement d’un rouge brillant, qui aurait sans doute repoussé nonchalamment le feu des terrifiantes « armes énergétiques » des hommes dragons, ne lui était d’aucun secours contre des flèches tirées d’une distance d’un peu moins de dix yards. Elles transpercèrent son corps comme une motte de beurre, faisant gicler un sang orangé brillant, puis s’enfoncèrent profondément dans le dossier de son trône.
Incapable de basculer d’un siège auquel l’avaient cloué les flèches, l’avorton ne cria même pas, et les deux Hathoris intacts fixaient à présent, la mâchoire tombante de stupeur, le cadavre hérissé de traits emplumés de leur maître. Cette sidération donna l’impression qu’elle allait les maintenir en état de choc jusqu’à la fin des temps, bien qu’elle n’ait en fait pas duré plus de quelques brèves secondes, puis ils pivotèrent de conserve en brandissant leur hache et chargèrent les humains les plus proches.
Ils n’atteignirent jamais ceux qu’ils visaient. Les archers avaient déjà encoché une nouvelle flèche, tandis que s’ébranlait la poignée de chevaliers et d’hommes d’armes avertis du complot. Cela étant, nombre d’hommes et de femmes demeurés dans une complète ignorance de la conspiration leur barraient la route. Aussi stupéfaits que les gardes du bouffon/diablotin et totalement désarmés, il ne leur restait plus qu’à fuir, et leur masse s’interposait à présent entre les archers et les Hathoris survivants.
Mais peu importait. Les mufles verruqueux n’avaient pas fait deux enjambées qu’une demi-douzaine de traits aussi rapides que l’éclair les déchiquetaient littéralement.
L’air était saturé de hurlements et de cris de consternation et de stupéfaction ; les cerveaux commençaient tout juste à prendre conscience de l’énormité de l’événement, et les chefs indigènes avaient bondi de leur place et disparu avec une louable présence d’esprit. Sir George les avait regardés s’enfuir et il nota mentalement de prendre garde à leur retour éventuel, au cas où, voyant s’entre-tuer les envahisseurs, ils verraient là l’occasion d’éliminer tous ces étrangers exécrés. Mais le plus gros de son attention se portait ailleurs, et il escalada les marches quatre à quatre vers le cadavre de l’avorton. Maynton et trois autres chevaliers triés sur le volet l’accompagnaient pour l’aider à traverser ce chaos, et le baron n’avait pas sauté sur le podium qu’il tirait – inutilement – sa propre épée au clair : les dragons avaient d’ores et déjà achevé les Hathoris blessés avec la plus impitoyable efficacité. Il se pencha pour arracher le pendentif aux brillantes facettes du cou du cadavre, garda un instant le précieux dispositif au creux de la main et le fixa, le cœur embrasé d’exultation, puis quelque chose effleura son épaule cuirassée.
Il pivota rapidement sur lui-même, pour aussitôt se détendre en constatant qu’un homme dragon le toisait de ses yeux argentés. L’imposant extraterrestre le dévisagea pendant plusieurs longues secondes puis, embrassant d’un large geste le carnage environnant, montra d’un doigt griffu le cadavre du bouffon/diablotin et inclina la tête en un geste indubitablement interrogateur. Le baron suivit sa main du regard puis releva les yeux vers son immense allié et sourit férocement.
« Les vôtres étaient peut-être disposés à mourir, messire Dragon. Oui, et sans doute étaient-ils assez braves pour l’accepter ! Mais les Anglais n’ont pas pour habitude d’assassiner les leurs et, avec ceci… (il souleva le pendentif) nous n’aurons plus besoin de cette carcasse pour nous emparer du vaisseau, n’est-ce pas ? Et, maintenant que les nôtres vont pourchasser les gens de la guilde et les vôtres les Hathoris, eh bien… »
Son sourire dénuda ses dents et, alors que le dragon taciturne et le baron se regardaient droit dans les yeux, l’extraterrestre lui retourna son propre sourire féroce, montrant à son tour des crocs à l’aspect redoutable, puis hocha la tête de très humaine façon.
« Eh bien, mettons-nous à l’ouvrage, mon ami ! » suggéra Sir George en levant la main pour tapoter le dos de l’extraterrestre ; puis tous deux descendirent en même temps les marches du podium vers la navette qui les attendait.